Posté par francois francois le 19 octobre 2014

artistes internet

Internet et les artistes : comment un dieu de la BD française a quitté Internet

Ceci est le texte du dernier billet de blog de Manu Larcenet, intitulé "Closing Time" (lien mort), avant qu'il ne décide de fermer son site (lien numerama qui valide par lui-même la position de l'auteur : vol de contenu, commentaires arrogants), et d'enlever toute trace de ses publications antérieures. Je sais qu'en le publiant, je sors de la bienveillance demandée par l'auteur, mais je trouve que c'est un document intéressant dans nos réflexions sur l'ouverture aux artistes. Ce n'est définitivement pas du piratage, mais le relai d'une opinion victime de l'arrogance technophile. Voici le texte intégral :

Chers lecteurs bienveillants (que les autres aillent au diable).

Lorsque j’ai commencé ce site, il y a de nombreuses années maintenant, j’étais loin de m’imaginer la sarabande d’emmerdes qui allait m’exploser à la figure. Je voulais mettre là des images que vous n’auriez pas l’occasion de voir, des crayonnés, des essais, des photos, bref, tout ce qui nourrit ma manière de faire. En fait, c’était un peu à visée pédagogique, même si je me suis laissé entraîner, parfois, à y faire état de mes humeurs. Je me disais comme ça qu’on ne voyait pas tant d’auteurs de bandes dessinées que ça, montrer autre chose que de le pur travail sur la planche. J’étais frustré de ne pas voir les à côtés, les digressions, les réflexions, les influences, pas forcément la cuisine interne, non… Plus l’ambiance picturale qui nous accompagne au travail, mais aussi le reste du temps. Je voulais donc mettre chaque jour un truc qui me tenait à coeur, qui ait du sens, même caché, un peu comme un journal en images, qui montrerait le sillon en ce qu’il a de long, de tortueux, de difficile, mais de logique sur la durée. La seule « règle » que je demandais de respecter était de ne pas copier les images pour aller les mettre ailleurs, persistant dans l’idée que leur place est ici, dans le décor que j’ai conçu, à ma manière, et que les regarder dans un autre environnement changeait radicalement non seulement leur esthétique, mais aussi leur sens. Légèrement, bien sûr, hein, je parle de choses subtiles, là, sans doutes incompréhensibles pour certains, mais assez essentielles pour que ça m’ennuie.

Or, force est de constater que beaucoup se sont servis ici pire qu’au Macdo, y compris même des « journalistes »! Ces gens pensent sans doute que ces image n’ont pas de valeur, qu’on peut les détourner, les maltraiter, qu’on peut en faire ce que bon nous semble. C’est oublier que chaque image affichée ici est un bout de mon chemin. Je sais à quel point ça sonne romantique et tout, mais c’est pourtant, en ce qui me concerne, l’exacte vérité. J’avais déjà tenté d’expliquer ça, dans un texte, il y a quelques temps… Mais apparemment, ça n’a pas été compris.

Il y a quelques mois, lors d’une séance de dédicaces, nous discutions de cette histoire, avec un lecteur. J’avais beau expliquer que, pour moi, ces images étaient plus que des images, il me répondait:

  • « C’est public! A partir du moment où c’est mis à disposition des gens, ils en font ce qu’ils veulent… »

Je tentai bien d’expliquer que je ne demandais tout de même pas la lune, qu’il était, il me semble, relativement facile de partager cette image sans la déplacer, ou de me contacter pour m’en demander l’autorisation, que des moyens existaient, qu’il fallait juste avoir le réflexe de les utiliser. C’était l’absence de ce réflexe que je déplorais. La réponse était invariable:

  • »C’est Internet, c’est comme ça. Tu n’y pourras rien. »

J’essayai d’expliquer qu’on pouvais peut être se conduire en gens civilisés, moi en ne mettant que des images qui me tiennent à coeur, qui ne soient pas là, bêtement anecdotiques ou publicitaires, mais qu’ensemble, elles donnent une vision honnête de ce qui me passionne et participent de mon travail quotidien, et les lecteurs, eux, en respectant ma seule exigence: mes images restent ici.

  • « C’est la loi! Sur Internet, tu ne peux pas protéger tes images. Si je veux, je prends n’importe laquelle, je mets des bites et je la montre à tout le monde! C’est ça, la liberté d’expression. » (Là, il a rigolé, comme si c’était là, pour lui, une sorte de revanche jubilatoire, à moi parfaitement incompréhensible. Je m’en souviens parce que j’ai eu la soudaine envie de lui pratiquer une chirurgie esthétique du visage au parpaing.)

Cette propension du moment à penser que tout est à disposition, que tout est à tous, sans réserves, sans distinction, sans précautions, me rend taré. Mes image, me sont précieuses. C’est du travail et de l’émotion. Ah oui, je sais, ça fait con, arrogant et tout… Mais je suis sans doute con et arrogant, de toute façon. Cependant, ce lecteur a raison, puisque je n’ai jamais réussi à faire comprendre et encore moins accepter mon point de vue sur mes propres images. Me voilà donc face au mur…

Tout ça pour dire qu’il y a quelques jours, j’ai publié ici même une page en demandant expressément qu’on ne me la déplace pas. Je dois avouer, le rouge aux joues, que j’en étais particulièrement fier. J’ai même hésité à la mettre parce que je me disais que ça faisait un peu genre « je me la pète avec ma super page ». Mais j’ai fini par la poster. Aujourd’hui, quelques amis me disent qu’ils l’ont vue de ci, de là… Comme je me fais vieux et que je n’ai plus envie de jouer à la chasse au connard, de leur expliquer le pourquoi du comment, une grande lassitude m’étreint. Donc que ce matin, j’en ai marre. Marre de me casser le cul à faire un truc quotidien, qui demande un minimum de travail et de réflexion, pour, finalement, être autant méprisé dans ma conception même du partage du lieu que j’ai créé. Je clos donc aujourd’hui cet endroit, avec une certaine tristesse, mais aussi un étonnant soulagement. Ce que j’ai dit ici m’a valu tant de problèmes, d’inimitiés, de rancœurs… J’ai la sensation, par les retours que j’en ai eus, qu’on se soucie nettement plus des polémiques spectaculaires que des simples images, à moi bien plus importantes et révélatrices. La voie du « journal » ne fonctionne pas. J’espère trouver un de ces jours une idée pour refaire quelque chose ici, mais sous une autre forme.

Chers lecteurs bienveillants (que les autres aillent au diable) Sincèrement, un super merci d’avoir suivi assidument cette tentative, depuis si longtemps pour certains, avec les hauts et les bas qui me caractérisent, mes erreurs, mes emportements, mes conneries, mais surtout, d’être venus regarder mes images. Je ne le redirai pas parce que ça me fout la honte, mais vous avez été formidables.

À plus

Manu

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